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L’insécurité culturelle d’une certaine gauche

Caricaturer le multiculturalisme permet de s’assurer un public nombreux et passionné partout en Europe. C’est le cas tout particulièrement en France, où « communautarisme » et « multiculturalisme » sont utilisés en guise de balises-épouvantails et où le repli identitaire et la soi-disant « insécurité culturelle » pimentent des discussions interminables entre des camps bien identifiés.

 

A gauche, en particulier, la tendance prend de l’ampleur. Il est de bon ton d’exiger des mea culpa publics et/ou de s‘auto-flageller – pour « notre » aveuglement, « notre » manque d’honnêteté ou « notre » entêtement naïf à vouloir, malgré tout, conjuguer diversité et égalité. Ça fait réaliste.  Ça fait pratique. Ça fait adulte sans illusion.

 

Pourtant, force est de constater que le multiculturalisme se fait plutôt moins d’illusions que l’intégrationnisme hyper-laïc incantatoire particulièrement en vogue ces jours-ci, avec les critiques formulées par le Premier ministre à l’égard de l’Observatoire de la laïcité.

 

Ces discussions qui mettent le doigt sur le malaise de la gauche prennent des formes différentes selon les contextes culturels et politiques, elles ont néanmoins lieu partout : à Londres, Paris et Berlin comme à Athènes, Stockholm et Rome.  Elles mettent en scène notre dilemme, qui n’a fait que croître depuis le 11 septembre 2001 jusqu’au 13 novembre 2015 en passant par le 7 juillet 2005 (attentats de Londres), prenant parfois des tournures plus explicites et grinçantes encore, comme après les évènements de Cologne le soir du 31 décembre dernier. Au fil de ces tristes années, je vois ma propre famille politique faillir au nom « d’incompatibilités » : entre féminisme et diversité ; entre égalité et différence ; entre neutralité et protection.  Mais n’est-ce pas précisément la vocation de la politique que de gérer les incompatibilités ? Et n’est ce pas celle de la gauche que de reconnaître la complexité de cette tâche, plutôt que de sombrer dans la tentation de la simplification ?

 

Sans doute avons-nous, à gauche, échoué, en effet. Nous avons perdu sur les deux tableaux, puisque la désintégration et les inégalités règnent.  Alors, oui, disons-le tout de go : nous sommes loin du but. Pour autant, cela ne doit pas nous conduire à épouser les prophéties (conjurations, appels ?) de celles et ceux qui agitent l’insécurité culturelle et les dangers du multiculturalisme pour tuer toute velléité de créativité et d’innovation politique. Nos échecs soulignent surtout cruellement notre incapacité à envisager des régimes politiques capables de gérer une forme de diversité profonde et fluctuante qui a pourtant vocation à caractériser de plus en plus fondamentalement nos sociétés. Cette diversité n’a plus grand-chose à voir avec la revendication d’un « droit à la différence ». Elle révèle plutôt un besoin de reconnaissance de tout ce qui fait ce siècle : l’hybride, le métissage, l’ambivalence, la contingence et la fragilité de toute situation, de toute identité. Il ne s’agit en aucun cas de glorifier ce qu’il y a – aussi – de préoccupant dans ces transformations : au contraire, il s’agit de travailler à s’équiper pour y faire face, et de s’aider à tirer parti de ce qu’elles peuvent offrir de dynamiques positives et de nouvelles pratiques démocratiques.

 

Si les « progressistes » sont à la peine face à ces questions, c’est que la complexité de celles-ci reflète les transformations fondamentales de nos sociétés, qui ébranlent nos institutions. Ne nous lassons pas, néanmoins, de chercher à résoudre la quadrature du cercle entre protection de la diversité et promotion de l’égalité. C’est, après tout,  l’apanage de notre famille politique que de reconnaître la complexité dans la sphère sociale et politique et que de bien vouloir considérer les femmes et les hommes comme des êtres sociaux — c’est à dire irrémédiablement liés les uns aux autres et pétris de leurs expériences sociales et culturelles qui ne sauraient être mises entre parenthèses le temps d’échanges réduits a de la quasi-métaphysiques avec « l’Etat ».

 

 

Le multiculturalisme comme « Real politik »

 

Dans ces débats, le multiculturalisme est le plus souvent décrit comme hyper-normatif.  Il devient une espèce de fantasme déconnecté des réalités politiques, des « vrais choix ».  C’est fondamentalement méconnaitre aussi bien ses buts que ses outils.  Certes il y a une éthique multiculturelle, qui voit dans la représentation des personnes dans leur complexité et leur multi-dimensionnalité le gage, justement, d’une représentation authentique. C’est aussi une promesse de reconnaissance politique au sens propre du terme – l’idée que le citoyen n’est pas cet être désincarné et sans encombres que nous font miroiter les Lumières, mais un individu multidimensionnel dont les multiples (si ce n’est toutes) facettes devraient être prises en compte dans la sphère publique.  (Appelons cela les Lumieres 2.0 ?)

 

Pourtant, ce besoin de reconnaissances diverses, s’il peut être défendu moralement, ou en tout cas éthiquement, tient avant tout d’un constat simple et incontournable qui se vérifie quotidiennement : c’est l’absence de reconnaissance (surtout dans des pays qui visent  à allier diversité et état providence efficace) qui mène justement  à la méfiance, et enfin au repli.

 

Mettre en place des institutions multiculturelles c’est, avant tout, donner une impulsion très forte à l’émergence de multiples élites impliquées et engagées— à tous les niveaux.  Et ceci afin de multiplier les occasions de créer des liens sociaux et politiques, malgré les diversités qui caractérisent un territoire. Alors que nous savons que, pour la plupart des Français, ce lien fait précisément et cruellement défaut, pourquoi persister à appeler à un régime de l’indifférence ?

 

Le plus frappant dans ces débats sur le multiculturalisme en France et ailleurs, c’est l’impasse totale faite sur ses aspects extrêmement pratiques. Ceux d’entre nous qui avons pratiqué le multiculturalisme canadien (et sa version inter-culturaliste québécoise) le savent : le multiculturalisme est avant tout une forme de réalisme politique qui regarde bien en face les paramètres et les contraintes des sociétés diverses et ouvertes qui veulent rester des sociétés démocratiques, justes et généreuses.  Pour garder le pied ferme sur ce chemin étroit, les institutions multiculturelles récompensent l’organisation politique, valorisent l’agrégation des intérêts et offrent une prime politique aux entrepreneurs sociaux, politiques et culturels dont la variété garantit l’équilibre social.

 

Nous pouvons sortir par le haut du non-sens de ce pseudo-affrontement stérile entre « intégration » et « multiculturalisme » : le multiculturalisme est une intégration politique. Pour renouer avec une certaine concorde, nos sociétés européennes devront s’organiser. En s’appuyant d’une part sur des sociétés civiles organisées et puissantes, porteuses d’un maximum de contestation culturelle, politique et sociale et équipées d’un vrai personnel politique capable de faire valoir différents points de vue.  En pouvant compter, d’autre part, sur des institutions politiques capables de réguler ces contestations tout en les valorisant comme étant salutaires et inévitables.

 

Il n’est pas question d’abandonner la défense de la liberté de culte, ni d’abandonner celle d’une sphère publique à la fois laïque et tolérante.  Mais ces valeurs qu’une majorité de françaises et de français de tous bords défendent ardemment sont justement à débattre, à défendre – pas à assener.  Elles ne vivront et ne feront des émules que dans la contestation, l’explication et le dialogue.

 

Tout cela est, largement, à construire. Mais ni la difficulté de la tâche, ni le chemin à parcourir ne devraient nous en dissuader.

 

Pour conclure, à ceux qui hurlent au loup et décrient les conséquences du multiculturalisme en Europe, je suggérerais ceci : et si l’hypothèse, tout simplement, n’avait jamais été testée ? « Fais ce que tu veux dans ta banlieue », ce n’est pas du multiculturalisme, c’est du j’menfoutisme.

 

Même dans un pays comme la Grande-Bretagne où une politique multiculturelle a été formellement adoptée (et où, de par la nature des institutions britanniques, une telle politique avait peut-être le plus de chance de l’être), la greffe n’a jamais vraiment pu prendre, notamment du fait de l’absence d’un soutien institutionnel suffisant (y compris financier). Ce que l’on pointe du doigt en France comme étant « le modèle multiculturaliste britannique » est en fait essentiellement, et tout simplement, la culture politique britannique, moins centralisée et plus porteuse (depuis toujours) d’initiative locales.  Quant aux Etats-Unis, ils ont longtemps étés emblématiques du « melting pot » – soit tout le contraire du multiculturalisme.

 

Nos histoires et nos passé d’Européens appellent forcément des constructions politiques différentes pour faire à face à ce nouveau temps de la diversité. Mais c’est la logique qui importe : jeter les bases d’un nouvel engagement fondé sur l’implication de tous. Loin de tous les replis. Quoi que nous choisissions de faire, il s’agit d’en débattre loin des caricatures actuelles, et de façon pratique.  Méfions nous de l’exhortation au « bon sens » et des appels à la nostalgie.  Nous savons où cela mène.

 

Catherine Fieschi

 

Catherine Fieschi est politiste, spécialisée en politique comparée.  Elle est Directrice du cabinet de recherche et de conseil Londonien, Counterpoint. Spécialiste des populismes et extrémismes elle porte un intérêt particulier à la gestion institutionnelle de la diversité.  Bi-nationale française et canadienne, elle a vécu aux USA, au Canada, et dans de nombreux pays européens.

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